Les dyspraxies sont parmi nous !

Par Nicole Carty, orthophoniste

Les dyspraxies doivent être décrites en termes de profil de caractéristiques

 

LA DYSPRAXIE: UN DIAGNOSTIC, PLUSIEURS PROFILS

La dyspraxie doit être décrite en termes de profil de caractéristiques. En effet, contrairement à la médecine, les sciences humaines ne sont pas des sciences exactes.  Ainsi, les caractéristiques du profil d’un enfant avec une dyspraxie peuvent être très différentes des caractéristiques d’un autre enfant avec une dyspraxie.

Certains individus présentent beaucoup de symptômes, sur plusieurs domaines du développement, tandis que d’autres n’en présentent que peu et sur quelques domaines cibles du développement.

Parmi les symptômes présents, certains ont un impact important sur le fonctionnement de l’individu, d’autres moins. Certains sont plus évidents que d’autres.

Une dyspraxie verbale peut-être accompagné, ou non, d’une dyspraxie touchant le développement moteur global et/ou fin. La dyspraxie est un trouble de la coordination motrice. C’est le mot coordination qui est clé dans ce trouble du développement.

L’HISTOIRE DE LUCAS:

  • De la naissance au préscolaire : le langage et la nourriture
  • De la maternelle à la 1ème année du primaire : le bilinguisme, l’autonomie et l’attention
  • La 2e année du primaire : l’apprentissage de la lecture et des défis dans la cour d’école
  • La 3e année du primaire : des défis et des succès
  • La 4e année du primaire : l’échafaudage et les progrès se poursuivent
  • Conclusion : le maître mot c’est « doucement »

 

DE LA NAISSANCE AU PRÉSCOLAIRE: LE LANGAGE ET LA NOURRITURE

Un retard de langage

Lucas est né avec une légère prématurité à 35 semaines de grossesse, sans autres particularités. C’était un bébé calme et plutôt silencieux. Il était doux et souriant et incitait ainsi son entourage à interagir avec lui. Il a tardé à parler.

 

Stratégies : modèles et échafaudage verbaux

Les conseils de l’orthophoniste ont porté fruit : avec les stratégies d’échafaudage verbales proposées, il a prononcé ses premiers mots vers l’âge de 15 mois.

https://www.fno-prevention-orthophonie.fr/wp-content/uploads/2018/12/parents-sachez-que.pdf

 

Le passage des liquides aux solides

Vers l’âge de 26 mois, l’allaitement a été cessé, selon le choix de la mère. Le petit Lucas, lui, aurait aimé continuer indéfiniment! Dans les deux semaines qui ont suivi la cessation de l’allaitement, Lucas a perdu beaucoup de poids. Il préférait de loin la nourriture liquide à la nourriture solide. Il pouvait garder la nourriture mastiquée dans ses joues pendant au moins 30 minutes puis le recracher. Lucas jouait avec sa nourriture plutôt que de se nourrir. Sa mère le laissait faire, suivant les conseils de l’orthophoniste. Petit à petit les jeux de voitures et de routes dans l’assiette ont laissé place à la mise en bouche de cette nourriture.

 

À l’assaut des textures alimentaires

Au début, il fallait que Lucas accepte la présence de certaines textures sur l’assiette. Cela lui provoquait des hauts le cœur. Puis, l’étape de laisser les aliments se toucher sur l’assiette est arrivée, suivie de l’étape où il devait prendre en bouche un des aliments, avec le droit de le recracher. Ensuite, il a été capable de le mastiquer puis de l’avaler. Au cours des ans, la quantité de textures acceptées et avalées a augmenté jusqu’à ce que les difficultés passées soient oubliées et qu’il collabore avec  tous les repas, sans rouspéter.

 

Les parents traducteurs

À l’âge préscolaire, Lucas restait difficile à comprendre, sauf pour ses parents et sa sœur. Il est resté, pourtant, un enfant bavard naïf vis-à-vis de l’incompréhension des autres. Il était gentil, mignon, les gens souriaient, en réponse à son bavardage en regardant les parents qui faisaient la traduction.

 

Un développement bilingue

Son père lui parlait en français, sa mère en anglais. Lucas a commencé à s’exprimer en anglais, bien avant le français. Il passait la plupart de son temps avec sa mère et sa sœur qui échangeaient en anglais. Pourtant, son père continuait à lui parler en français et Lucas comprenait, évidemment, tout.

 

Vous aimez cet article? Voici une autre proposition de lecture:

Dépister les troubles d’apprentissage de la lecture/orthographe de type « dys »  (dyslexie-dysorthographie)… et agir!

Une routine de lecture d’histoires au coucher

Une routine de lecture d’histoires au coucher a été instaurée dès l’arrêt de l’allaitement, selon la recommandation de l’orthophoniste. Lucas se blottissait tendrement dans le bras du parent qui lui lisait, soit en anglais, pour la mère, soit en français, pour le père. Mais, contrairement à sa sœur, ultra bavarde, il ne posait pas de questions et ne faisait pas de commentaires. Il écoutait attentivement, mais restait verbalement passif.

http://www.paroleetdyspraxie.com/category/dyspraxie-verbale/

 

La conversation et le jeu symbolique

En plus de la lecture d’histoires au coucher, ses parents prenaient le temps d’encourager la conversation avec lui. Ils lui laissent le temps de s’exprimer, patiemment, pour qu’il développe ses expériences et sa compétence. Ils lui offraient, en retour, de bons modèles verbaux. Aussi, Lucas a bénéficié d’heures interminables de jeux avec ses figurines, à inventer ses scénarios, à introduire d’abord des bruits, ensuite des mots et enfin des phrases, dans son jeu. Au lieu de regarder passivement un écran télé, Lucas produisait ses propres scénarios, verbalement. Il a donc bénéficié d’heures innombrables d’entraînement du langage.

 

Coordonner la marche et la parole

Lucas a appris à marcher selon les normes attendues. En revanche, le fait de marcher et de parler en même temps relevait de l’exploit! Ce n’est que vers l’âge de 3-4 ans que Lucas apprend à coordonner la marche et la parole, c’est-à-dire à marcher et à parler en même temps. Mais, jusqu’à aujourd’hui, il ne parle pas lorsqu’il mange. Un avantage en termes de politesse dans notre société, sûrement, mais tout de même une trace résiduelle de sa dyspraxie.

 

L’expression des émotions

Au niveau de ses émotions, difficile pour Lucas de s’exprimer lorsqu’il est en colère. Ouah! Qu’il se fâche et l’orage reste à l’intérieur de lui, car il est incapable de le verbaliser. Dans les premières étapes, sa mère lui prête le mot « non ». Il est capable de s’en servir avec colère. Puis quelques mots de plus, au cours des mois, toujours prêtés par sa mère. Aujourd’hui, il est capable d’exprimer verbalement ses problèmes, même en étant émotif.

 

DE LA MATERNELLE À LA 1ère ANNÉE DU PRIMAIRE : LA BILINGUISME, L’AUTONOMIE ET L’ATTENTION

Ce n’est pas un problème de bilinguisme…

Ensuite arrive la maternelle. La mère, suivant les conseils de l’orthophoniste, informe l’enseignante de Lucas : il a un retard de parole qui n’est pas dû à son bilinguisme, mais à une dyspraxie verbale. Il comprend tout en français, mais ne s’exprime pas encore dans cette langue. Il lui faut donc, plus qu’un autre enfant, un milieu francophone à l’école.

https://www.dysphasie-suisse.info/doc/dossier_dyspraxie_sandrae.pdf

 

Des défis pour s’exprimer

À l’occasion, les enseignants doutent de la compréhension de Lucas, car il ne répond pas. Les questions ouvertes restent sans réponse. Les délais d’attente pour répondre aux questions fermées sont longs. Il comprend, pourtant. Il a simplement de la difficulté à sortir sa réponse.

 

Des difficultés avec l’autonomie

Pour boutonner les pantalons, sa mère élargit simplement, aux ciseaux, les trous pour les boutons. Mais, Lucas a encore besoin d’aide pour fermer son manteau en hiver. Pire encore, il ne réagit pas au froid ou au chaud en ajustant les couches de vêtements. Il faut donc s’adresser aux éducateurs du service de garde pour le surveiller.

 

La socialisation

Lucas attire les amis, car il est conciliant et souriant. Il n’a pas besoin de beaucoup parler pour s’amuser avec eux. Lorsqu’il parle, c’est 50% en anglais, 50% en français : du véritable franglais. Lucas ne distingue pas les deux langues les unes des autres. Il reste difficile à comprendre pour beaucoup. Il continue, par contre, toujours aussi sympathique et communicateur, à parler à tout le monde.

 

Ce n’est pas un problème d’attention…

Par ailleurs, en classe, il faut s’assurer de le nommer par son prénom, pour obtenir son attention, avant d’émettre une consigne au groupe. En effet, Lucas est capable de rester attentif sur quelque chose et d’ignorer tout ce qui se passe autour. Ce n’est pas un problème d’audition, mais de perception auditive.

https://www.cartablefantastique.fr/

 

Ce n’est pas un problème de bégaiement…

u cours de l’été de ses six ans, en orthophonie, Lucas devient un petit francophone capable de produire ses /R/ bien comme il faut. Toutefois, il a de la difficulté à combiner les mots dans de longues phrases et à accéder aux mots pour exprimer clairement son idée. Il a pourtant un excellent vocabulaire, confirmé lors de l’évaluation réalisée par son orthophoniste. Il lui arrive également de faire des répétitions d’énoncés en début de phrase, comme s’il avait de la difficulté à démarrer. Ou encore, il lui arrive de répéter la dernière syllabe d’un mot afin de s’en servir comme tremplin pour poursuivre avec le reste de sa phrase. Le rythme de ses phrases est discrètement affecté, mais il ne s’agit pas de bégaiement.

 

LA 2ème ANNÉE DU PRIMAIRE : L’APPRENTISSAGE DE LA LECTURE ET DES DÉFIS DANS LA COUR D’ÉCOLE

Décrocher la lecture

Lucas arrive en 2e année avec tous les prérequis pour décrocher la lecture autonome, mais il tarde. Est-ce la combinaison de difficultés à produire un son vocal, à articuler les mots et à décoder les mots dans une suite pour formuler une phrase, qui le freine? À part les lettres K et J, il se souvient des noms des lettres de l’alphabet. En revanche, l’association des sons simples du français écrit comme le /ou/ et le /eu/ relèvent du pur hasard pour lui. Son enseignante craint qu’il ait un trouble de l’apprentissage de la lecture.

Toujours est-il qu’il adore les moments de lecture à la maison et il répond adéquatement aux questions de définition de mots, de compréhension de texte et de raisonnement. Alors, suivant les conseils de l’orthophoniste, la mère de Lucas continue de lui lire en l’encourageant à regarder les mots. Il a une bonne mémoire visuelle et est de nature à utiliser ces talents pour reconnaître les mots plutôt que de faire les correspondances entre les combinaisons de lettres et leurs sons.

 

Ce n’est pas un problème de dyslexie…

En réalité, plus Lucas utilise ses capacités visuelles, plus il développe, spontanément, son répertoire de correspondances entre les combinaisons de lettres et les sons. Or, si l’on avait insisté pour lui apprendre les correspondances entre les combinaisons de lettres et les sons, il aurait persisté, pendant longtemps, à procéder au coup la chance, voire même à entraîner les erreurs, dans la confusion, car les sons n’avaient de sens que lorsqu’ils étaient insérés dans les mots, selon la logique de son cerveau unique.

http://www.dys-solutions-france.org/index.php/dyspr1.html

 

Des défis dans la cour d’école

Lucas grandit. Il ne parvient absolument pas à faire des « jumping jacks ». Contrairement aux autres petits garçons de son entourage, il déteste jouer au soccer, le midi. En réalité, il est incapable de se coordonner pour gérer le ballon. Au niveau des interactions dans la cour, Lucas n’est pas capable de se défendre, verbalement, aussi rapidement et efficacement que ses pairs. Son débit de parole reste lent. C’est moins facile de se faire des amis, car il faut être patient pour écouter Lucas. Bien que ce soit évident pour l’oreille experte de l’orthophoniste, la coordination des sons produits pour passer d’un mot à l’autre reste laborieuse. Mais, les autres n’entendent que la lenteur ou restent, simplement, avec une impression de « bizarre ». Il faut en parler avec l’équipe du service des dîneurs et préciser que ce n’est pas parce que Lucas s’exprime lentement qu’il « est » lent d’esprit… Il faut également s’assurer de cultiver un esprit d’entraide et d’acceptation de la différence dans la classe.

LA 3ème ANNÉE DU PRIMAIRE: DES DÉFIS ET DES SUCCÈS

Un petit lecteur autonome

Après l’été avec l’orthophoniste, Lucas arrive en 3e année avec les capacités d’un petit lecteur autonome. En ce qui concerne l’écriture, Lucas a la tremblote au niveau des doigts. Il poursuit ses efforts, pourtant, avec les encouragements de son entourage. Il fait des tonnes de labyrinthes et de « scratch art » avec énormément de concentration, de patience et, surtout, de plaisir. C’est vrai qu’il prend le stylo à trois doigts, mais au cours du temps son écriture devient très belle. Son orthographe va bien; c’est logique, pour lui.

http://api.ceras.ch/dyspraxie/

 

Compris de tous

En revanche, les difficultés à élaborer et justifier son opinion à l’oral se retrouvent à l’écrit. Il emploie, souvent, dans son discours, des mots fourre-tout ou alors il emprunte un mot d’une langue à l’autre tout en surprenant son entourage, à l’occasion, avec un vocabulaire avancé. En conversation, Lucas doit redémarrer sa phrase lorsqu’il est interrompu. Aussi, des difficultés grammaticales discrètes persistent avec un retard du développement du /th/ en anglais. Mais, il est compris de tous.

https://www.fno-prevention-orthophonie.fr/

 

LA 4ème ANNÉE DU PRIMAIRE : L’ÉCHAFAUDAGE ET LES PROGRÈS SE POURSUVIENT

L’échafaudage se poursuit

Sa mère assure le suivi au niveau des devoirs en procédant selon les recommandations de l’orthophoniste : donner le modèle et offrir un échafaudage verbal et écrit adéquat. Il réussit ses dictées, même si la vitesse d’exécution de l’écriture a tendance à le stresser. En réalité, pour la lecture à voix haute de textes, la lecture de mots moins familiers à 5-6 syllabes, attacher les lacets, découper les aliments dans l’assiette, s’exprimer, etc. si Lucas procède à une vitesse qui lui convient, il réussit.

 

Les progrès se poursuivent

À l’âge de 9 ans, Lucas est capable de lire plusieurs bandes dessinées, avec les mots de très petite taille, en une seule journée. Il apprend à jouer au volleyball et même, enfin, au soccer, avec beaucoup de plaisir. En plus, il est considéré comme doué en mathématiques.

 

Surprise : la dyspraxie se pointe à nouveau !

Puis, au moment de poser un appareil orthodontique, la dyspraxie de Lucas ressort à nouveau. Poser sa langue au palais correctement redevient un défi. De nouveau, les recommandations de l’orthophoniste sont pertinentes et, au bout de deux semaines, l’articulation rentre dans l’ordre.

 

CONCLUSION: LE MAÎTRE-MOT C’EST DOUCEMENT

Finalement, une dyspraxie pointe le nez différemment au cours de la vie. Avec l’accompagnement adapté, le développement de l’enfant se poursuit. Le maître-mot c’est « doucement ».

Alors, si vous rencontrez un enfant un peu différent, peut-être qu’il cache un profil de dyspraxie. Il n’est peut-être ni lent, ni inattentif, ni dyslexique, mais peut-être « simplement » dyspraxique. Dans ce cas, il aura besoin de plus de temps et d’un accompagnement averti.